La poésie du festival Cinéhaïku à Gordes

La poésie du festival Cinéhaïku à Gordes

La poésie du festival Cinéhaïku à Gordes

Il y a trois semaines, je suis partie à Gordes pour assister à l’inauguration de la deuxième édition de Cinéhaïku, le festival de films “très très” courts en trois plans et trente secondes. Un vertige poétique que je voulais absolument partager avec vous.

Clara Molloy, fondatrice des parfums Memo et Floraïku, créatrice du Festival Cinéhaïku de Gordes avec moi. Au dessus, le luberon avec arc en ciel en bonus et gordes, vu de la bastide de gordes

L’économie du superflu au service de l’émotion

Je n’ai pas l’habitude de faire court. Ni à l’oral ni à l’écrit. Vous l’avez remarqué si vous êtes habitué.e.s à venir par ici. Je ne sais pas faire autrement. J’ai un plaisir fou à dérouler ma pensée comme une longue pelote de laine qui se démêle et devient fluide au fil des mots. Pourtant, il y a une beauté singulière dans la rétraction. Les Japonais qui cherchent toujours à faire l’économie de ce qui leur paraît inutile, ont un don pour la synthèse des sentiments. Quel que soit le domaine d’expression, qu’ils découpent une chair nacrée de poisson pour en faire des sashimis, qu’ils maquillent un visage ou qu’ils plient un morceau de papier, ils ne s’éparpillent pas. Le haïku en est l’illustration écrite: un petit poème très court, en trois vers seulement, sensé provoquer un “saisissement”. Clara et son époux John Molloy en ont fait un festival cinématographique. Explications…

En haut photographie Lili Barbery le matin de mon départ, en dessous photographies @Cinéhaïku le château de Gordes et sa petite place

Du parfum au festival Cinéhaïku

Lorsque Clara Molloy m’a appelé pour me proposer de venir à Gordes, j’ai d’abord refusé. Je ne connais rien au milieu de l’art contemporain et le sujet n’est pas vraiment lié au parfum. Elle a insisté. Elle m’avait déjà proposé de venir l’an dernier pour la première édition du Festival de Cinéhaïku de Gordes mais je n’étais pas disponible. J’ai fini par accepter, motivée par son enthousiasme et j’ai passé deux jours absolument magiques au contact de ces artistes et du jury qui m’ont accueillie avec beaucoup de douceur. Sans doute devait-on cette bienveillance à la personnalité de Clara qui a une fantaisie naturelle très communicative. J’ai rencontré Clara il y a une dizaine d’années lorsqu’elle venait tout juste de lancer ses premiers parfums pour Memo, formulés par le nez Aliénor Massenet. Clara a ensuite suivi son époux à Genève où ils ont fondé leur famille. D’ailleurs, si vous êtes un.e lect.rice.eur de la première heure, vous vous souvenez peut-être du parcours des adresses de Clara en Suisse publié dans la rubrique des Expatriés. Désormais, John a quitté le grand groupe cosmétique pour lequel il travaillait pour se dédier entièrement aux parfums Memo. Et comme ces deux-là sont complètement fous, ils ont décidé de prendre des chemins inattendus pour développer leur marque. Si vous vous intéressez au parfum, vous savez sans doute que la plupart des maisons dites “de niche” appartiennent depuis peu à des grands groupes: les parfums Serge Lutens ont été lancés au sein de Shiseido dès leur création, L’Artisan Parfumeur et Penhaligon’s appartiennent à la famille Puig (propriétaire des parfums Paco Rabanne, Prada ou Jean-Paul Gaultier), Le Labo, Frédéric Malle et By Kilian font désormais partie du groupe Estée Lauder, Atelier Cologne a été racheté par L’Oréal et Byredo comme Diptyque font partie du capital Manzanita (propriétaire par ailleurs de Space NK). Même Maison Francis Kurkdjian a intégré le groupe LVMH il y a peu. Aucun raccourci à faire du type “rachat = médiocrité à venir”: pour le moment, la plupart des créateurs de ces marques sont toujours aux commandes de leurs bébés et tant que ce sera le cas, il y a peu de chance pour qu’on ose changer un iota à leurs formules. Je connais personnellement un grand nombre d’entre eux et je sais combien ils sont investis et heureux d’avoir plus de moyens pour ouvrir des boutiques ou développer de nouvelles créations. Mais comment faire quand on reste petit et indépendant face à ces groupes tentaculaires qui tiennent les rênes de la distribution? “On s’est posé cette question il y a trois ans et on s’est dit que notre seule manière de résister serait d’être le plus créatif possible, m’a répondu Clara. Ca faisait longtemps que je voulais dédier un parfum au Japon mais il y avait tant à dire sur ma passion pour ce pays qu’il m’était impossible de résumer la poésie des haïkus, la cérémonie du thé, la céramique, la tradition de l’encens, les temples et le raffinement inné dans une seule formule”. Elle imagine alors une nouvelle marque lancée à Londres il y a un an, récemment à New York et bientôt à Paris: Floraïku. Les noms des parfums sont des poèmes haïku écrits par Clara. Les flacons ressourçables sont emballés dans des bento box dont on a envie de conserver chaque détail précieusement. Quant aux senteurs créées par Aliénor Massenet et Sophie Labbé, elles se découvrent autour d’une cérémonie, installés autour d’une table. Clara a aussi voulu proposer deux “shadows”, deux ombres olfactives qu’on peut superposer sur n’importe quel parfum de la collection pour lui offrir un relief différent. On imagine aisément combien elle a eu de plaisir à créer cette nouvelle marque. Elle ne savait pas encore alors que cette histoire de parfums la mènerait jusqu’à Gordes…

Photographies @Cinéhaïku. de haut en bas: John Molloy entourée de Kathleen Baird Murray (journaliste anglaise freelance pour le Financial Times et le Vogue UK) et de moi, Jean-Hubert Martin, Carine Soyer et le réalisateur Edouard Deluc

 

Un poème très très court à regarder

Alors qu’ils se lançaient dans la création de Floraïku (et qu’ils pensaient déjà à une troisième marque de parfums qu’ils lanceront à l’automne 2018), Clara et John Molloy ont eu envie de réinvestir une partie de leurs bénéfices dans une cause qui résonne pour eux. Clara venait de publier un premier recueil de poèmes (un second sortira en 2019) et elle se met à discuter avec le photographe et auteur Christophe Rey qui lui souffle l’idée de s’inspirer des règles du haïku pour lancer un festival d’oeuvres cinématographiques. “Ca m’a immédiatement enthousiasmée car j’aimais l’aspect démocratique du concours: inutile d’avoir un matériel sophistiqué pour entrer en compétition, se souvient Clara Molloy. Il suffit d’avoir un téléphone avec lequel on peut faire des vidéos, exécuter un montage en trois plans et créer un film de 30 secondes pour nous envoyer son oeuvre”. Restait à trouver un lieu. “Il me semblait essentiel que le Festival du Cinéhaïku s’incarne dans un lieu. On aime beaucoup venir à Avignon pour le Festival en juillet, Arles n’est pas si loin avec les rencontres autour de la photographie, il y a aussi le festival d’art lyrique à Aix en Provence. De passage à Gordes, dans cet hôtel magnifique (NDLR: La Bastide de Gordes), j’ai trouvé le village si poétique que je me suis dit qu’il fallait absolument que Cinéhaïku prenne vie ici, dit Clara. J’ai contacté le Maire de l’époque et nous avons lancé la première édition en juin 2017”.

         Le lauréat du concours

Trente secondes pour nous transporter

Encouragés par le succès de la première édition et l’enthousiasme du jury prestigieux de l’an passé, Clara et John ont cette année décidé d’aller encore plus loin. D’abord, ils ont contacté les plus prestigieuses écoles de cinéma du monde entier afin de recueillir des participations internationales et de qualité (Il y a un prix de 5000 euros à gagner pour le lauréat, de quoi motiver de jeunes élèves qui ont besoin de financer leurs rêves ainsi que des prix de 500 euros remis chaque semaine au cours de l’année précédant l’édition). Ensuite, ils ont fait appel à Carine Soyer, la brillante rédactrice en chef de la revue Profane, un magazine que j’adore et dont je vous ai déjà parlé sur Instagram, pour s’occuper de la curation d’une exposition au sein du festival. Parallèlement aux films envoyés par des anonymes, l’édition 2018 a proposé à dix artistes renommés de créer un haïku cinématographique. Parmi eux: Xavier Veilhan, Natacha Nisic, Fern Silva ou encore Louis-Cyprien Rials. Et puis, plutôt que de s’installer avec des Ipads chez les commerçants de Gordes comme ils l’avaient fait l’an passé, Clara et John ont réussi à se hisser au Château de Gordes où l’on a pu découvrir l’intégralité des oeuvres du 30 mai au 15 juin 2018. Vous pouvez aller voir une partie des films issus du concours sur le site de Cinéhaïku. Quant au jury qui a évalué la qualité des oeuvres primées, il était cette année composé de l’auteur Thomas Cler, d’Alexandra Fain, directrice du Festival Asia Now, de la réalisatrice Naomi Kawase plusieurs fois récompensée au Festival de Cannes, de Jean-Hubert Martin curateur d’expositions comme Carambolages (que vous êtes peut-être allés voir en 2016 au Grand Palais), Clara Molloy évidemment, Christophe Rey qui sortait à peine de l’écriture d’un livre et de la production d’une exposition de photos, l’artiste Xavier Veilhan et Tsutomo Sugiura qui préside la Maison de la Culture du Japon à Paris. En 2019, on pourra d’ailleurs découvrir les films du la troisième édition du Festival à la Maison de la Culture du Japon à Paris si vous n’avez pas la chance de pouvoir vous déplacer à Gordes.

De haut en bas: Louis-Cyprien Rials, Daniel Lezama, moi en train de regarder l’un des cinéhaïku, et l’installation dans le Château de Gordes (photographies @cinéhaïku )

Ivre de poésie et de beauté

Je ne connaissais personne en dehors de Clara et John en montant dans le train pour Avignon. Pendant deux nuits, je me suis retrouvée plongée dans un milieu dont je ne maîtrise pas les codes. Je me suis souvent sentie complexée par mon manque de culture. Je ressentais souvent ça au journal Le Monde face à des journalistes plus savants que moi évoquant des noms d’artistes et d’auteurs qui me faisaient l’effet de vagues fantômes évoqués au Lycée ou à la Fac. Pourtant, pendant ces deux jours, je n’ai pas du tout ressenti ça. Peut-être que j’ai changé et que j’ai pris confiance en moi. Peut-être que ma “judgment detox” commence à porter ses fruits et qu’en jugeant moins les autres, je me juge moins moi-même. En tous cas, j’ai passé deux jours en apesanteur. L’émotion en altitude, envoûtée par les récits de Louis-Cyprien Rials qui voyage à moto dans des pays en guerre depuis plusieurs années, inspirée par l’énergie créatrice du réalisateur Edouard Deluc qui m’a permis de découvrir le génie de l’acteur Philippe Rebbot il y a quelques années dans un autre festival, aux Arcs, touchée par la vulnérabilité de Christophe Rey et impressionnée par l’accessibilité de Xavier Veilhan. Et puis, il y avait le lauréat Daniel Lezama, jeune étudiant mexicain qui se forme au cinéma dans une école à Cuba, qui a voyagé jusqu’à Gordes pour recevoir son prix des mains d’artistes qu’il admire. Il était si ému de voir son film de 30 secondes projeté sur un grand écran dans le château de Gordes. Il a plu pendant deux jours ou presque. Et rien n’a réussi à étouffer la joie que nous avions tous d’être dans ce village magique. Comme pour nous remercier de notre enthousiasme imperméable au déluge, Gordes nous a fait un cadeau somptueux le matin de notre départ: une lumière d’or s’est mise à frôler la brume enroulée autour des arbres. Je partais vers la gare d’Avignon. J’ai demandé au chauffeur du taxi d’arrêter la voiture pour observer les nuages s’estomper. Nous étions tous les deux très émus. En trente secondes seulement, nous avions été saisis par la beauté démesurée de la scène. Un véritable haïku en guise d’au revoir. Bravo Clara et John, c’est vous qui avez invoqué cette magie.

Photographies Lili Barbery-Coulon